25 septembre 2016

Abalone fait son Ermitage…

Halle That Jazz est né en 1986, mais change de patronyme une première fois, en 1996, pour devenir La Villette Jazz Festival, puis, en 2002, Jazz à la Villette… En septembre le festival investit la Cité de la musique, bien sûr, mais aussi la Grande Halle, la Philharmonie, le Cabaret Sauvage, la Dynamo, l’Atelier du Plateau et… le Studio de l’Ermitage.

Avec « Under The Radar », Jazz à La Villette propose un « off ».  C’est dans ce cadre que, les 2, 3 et 4 septembre, Abalone, le Théâtre 71 et l’Ensemble Nautilis présentent trois soirées. Les deux premiers jours, Alexandre Pierrepont et Didier Petit, Marc Ducret et Journal Intime, Marc Buronfosse, Nos futurs ? Boreal Bee… se succèdent sur la scène de l’Ermitage.

Le 4 septembre, c’est au tour de Stephan Oliva / François Raulin, Nos Futurs ? Boreal Bee / Beñat Achiary, et Equal Crossing d’animer la soirée. Nos Futurs ? Boreal Bee est un duo constitué de Christophe Rocher aux clarinettes et Sylvain Thévenard à l’électronique. Quant à Equal Crossing, c’est un quartet qui réunit le violoniste Régis Huby, le guitariste Marc Ducret, le claviériste Bruno Angelini et le percussionniste Michelle Rabbia. Dans l’impossibilité d’assister aux trois sets, le compte-rendu se concentre sur le duo Oliva et Raulin.

Raulin et Oliva ont commencé à travailler ensemble en 1996 et ont créé différents projets : 7 variations sur Lennie Tristano en septet (2002), puis Tristano en duo (2006), Echoes of Spring autour du piano stride en quintet (2008) et Little Nemo in Slumberland, un spectacle en quintet avec projection d’images (2010). Correspondances est un retour au duo. Enregistré par Gérard de Haro au Studio La Buissonne, le disque sort en août 2016 chez Abalone.


Les deux pianistes décident de rendre hommage à des musiciens qui comptent à leurs oreilles, sous forme de « lettres imaginaires ». Ils écrivent à Martial Solal, Gyorgi Ligeti, Paul Motian, Randy Weston, Jean-Jacques Avenel, Igor Stravinsky, Duke Ellington, Henri Dutilleux, Linda Sharrock, Jeanne Lee, Conlon Nancarrow, Jimmy Giuffre, Paul Bley, mais aussi à Emma Bovary Hermeto Pascoal (« Hermeto en-tête ») et Bix Beiderbecke (« In A Mist ») sont également à l’honneur sur le disque.

Ces épigrammes musicaux dérivent de compositions des artistes (« In A Mist », « Sometimes I Feel Like A Motherlesschild », « Morpion », Sonate, Sans tambour ni trompette…) mais aussi de thèmes signés des deux pianistes. Le concert reprend dix des douze thèmes du disque et un hommage à Lennie Tristano, en bis.


Comme sur le disque, le duo entame le concert sur « Cher Martial », morceau arrangé à partir d’« Accalmie », « Unisson » et « Séquence tenante », tirés de Sans trompette ni tambour, un album enregistré en 1970 par Solal, avec Gilbert Rovère et Jean-François Jenny Clarke à la contrebasse. Echanges vifs, dialogues énergiques, clins d’yeux malicieux et citations – une marque de fabrique de Solal – se succèdent sur fonds de walking et de jeux rythmiques. A l’instar de leur aîné, Raulin et Oliva mêlent joyeusement tradition jazz – Duke Ellington n’est jamais très loin – et musique contemporaine. Mélodieuse, la « Lettre à Emma Bovary » flirte avec Claude Debussy, agrémentée de dissonances et de traitement rythmique qui penchent vers Thelonious Monk. Les « Télégrammes » commencent par une course-poursuite entre les deux pianos, qui jouent contemporain – Ligeti oblige – sur une pulsation jazz. Le développement, à partir de « Morpion », signé Motian, s’inscrit davantage dans une veine lyrique, mais toujours tendue. La gravité de « Jimmy » (hommage à Giuffre et Bley) confirme la symbiose parfaite des deux pianistes, qui ne font qu’un… Les touches bluesy qui parsèment « A Randy Weston » s’appuient sur des riffs et walking groovy. Le thème cristallin et émouvant de la « Lettre à Jean-Jacques Avenel » a un côté cinématographique. Pour « Tang Indigo », dédié à Stravinsky et Ellington, le duo revient à la musique contemporaine, sans se départir de velléités lyriques. Dans leurs « Conversations sur Dutilleux », Raulin et Oliva échangent des propos touffus. Retour au blues avec des traits de gospel pour l’hymne solennel « Sometimes I Feel Like A Motherlesschild ». Le morceau dédié à Nancarrow – « Nacarrow Furioso » – s’accorde parfaitement avec les partitions « mécaniques » injouables du compositeur mexicain : des envolées furieuses à quatre mains avec, ça-et-là, des lignes de walking pour maintenir la pulsation. « Lennie Now » (titre incertain) part dans une ambiance dansante, quasi-latino avec des incursions dans le stride.

Les Correspondances de Raulin et d’Oliva méritent le détour : inventives, impétueuses et toujours élégantes, elles s’écoutent et se réécoutent avec gourmandise…

Le disque


Correspondances
François Raulin & Stephan Oliva
François Raulin (p) et Stephan Oliva (p)
Abalone – AB026
Sortie en août 2016







Liste des morceaux

01.  « Cher Martial », Solal & Raulin (12:50).
02.  « Lettre à Emma Bovary », Raulin (3:58).
03.  « Télégrammes », Ligeti, Raulin, Motia & Oliva (4:09).
04.  « A Randy Weston », Raulin (5:03).
05.  « Hermeto en-tête », Raulin (2 :03).
06.  « Lettre à Jean-Jacques Avenel », Raulin (5:21).
07.  « Tango Indigo », Oliva (4:36).
08.  « Conversation sur Dutilleux », Dutilleux & Raulin (4:57).
09.  « Sometimes I Feel Like A Motherlesschild », traditionnel & Oliva (4:42).
10.  « Nancarrow Furioso », Raulin (4:00).
11.  « Jimmy », Oliva (2:17).
12.  « In A Mist », Beiderbecke & Raulin (4:07).

13 septembre 2016

Arclight – Julian Lage

Jeune prodige de la six-cordes, Julian Lage passe par le conservatoire de San Francisco, le Stanford Jazz Workshop et le Berklee College of Music. Après avoir fait ses classes avec Gary Burton, Taylor Eigsti… il sort son premier disque, Sounding Point, en 2009, suivi de Gladwell en 2011, puis un album en solo, World’s Fair, en 2015. Arclight est publié en avril 2016 chez Mack Avenue.

Lage abandonne sa Martin acoustique pour une Danocaster et s’entoure de Scott Colley à la contrebasse et Kenny Wollesen à la batterie et au vibraphone. Le guitariste signe sept des onze titres. Le trio propose également quatre morceaux plus anciens : « Persian Rug » (1927) de Gus Kahn et Charles Daniels, « Nocturne » (1933) du musicien anglais Spike Hughes, le saucisson «  I’ll Be Seeing You » (1938) de Sammy Fain et Irving Kahal et le tube « Harlem Blues » (1922) de W.C. Handy.

Dans Arclight, Lage soigne les mélodies (« Stop Go Start ») et prend plaisir à les développer dans des directions diverses : accents folk (« Fortune Teller »), ambiance rock progressif (« Prospero »), touches manouches (« Persian Rug »), atmosphère bluesy (« Nocturne »), esprit bossa nova (« Supera »), traits country (« Harlem Blues »), ballade aguicheuse (« I’ll Be Seing You »), envolées néo-bop virtuoses (« Activate »), free dansant (« Stop Go Start »)… Colley laisse parler sa musicalité avec des riffs souples (« Fortune Teller ») et entraînants (« Stop Go Start »), une walking vive (« Activate »), des lignes profondes (« Supera ») et sourdes (« Prospero »), des motifs légers (« Presley », hommage à Elvis…) ou minimalistes (« Nocturne »). Un chabada élégant et rapide (« Persian Rug »), des effets mystérieux aux percussions (« Stop Go Start »), des roulements tendus (« Activate »), des frappes binaires puissantes (« Ryland »)… Le jeu souple et dynamique de Wollesen s’accorde parfaitement avec la contrebasse de Colley et les phrases de vibraphone glissées ça-et-là soulignent subtilement le chant de la guitare (« Supera »). Sur sa Danocaster, Lage possède une sonorité éclatante (« Fortune Teller ») et dense (« Harlem Blues »). Le guitariste met sa virtuosité au service des mélodies (« Presley »), d’introductions virevoltantes (« Persian Rug »), de dialogues savoureux avec la contrebasse (« I’ll Be Seing You ») et d’envolées ingénieuses (« Activate »), sans jamais tomber dans l’esbroufe.

Dans Arclight, Lage laisse ses doigts courir sur les six cordes et son esprit vagabonder dans toutes les directions, la musique est légère, joyeuse et jouée au cordeau.

Le disque

Arclight
Julian Lage
Julian Lage (g), Scott Colley (b) et Kenny Wollesen (d).
Mack Avenue - MAC1107
Sortie en avril 2016

Liste des morceaux

01. « Fortune Teller » (3:04).02. « Persian Rug », Kahn & Daniels (3:04). 
03. « Nocturne », Hughes (3:04).
04. « Supera » (3:04).
05. « Stop Go Start » (3:04).
06  « Activate » (3:04).
07. « Presley » (3:04).
08. « Prospero » (3:04).
09. « I'll Be Seing You », Fain & Kahal (3:04).
10. « Harlem Blues », Handy (3:04).
11. « Ryland » (3:04).

Tous les morceaux sont signés Lage sauf indication contraire.

17 août 2016

Nihil Novi – Marcus Strickland’s Twi-Life

Marcus Strickland fait partie de cette génération de musiciens virtuoses qui fusionnent tradition jazz, poly-rythmes groovy et éléments de variété noire américaine, à l’instar du RnB, rap, funk... Remarqué aux côtés de Roy Haynes, Jeff « Tain » Watts, Dave Douglas Keystone, Lonnie Plaxico

Après At Last (2001) et Brotherhood (2003), enregistrés en quartet avec Jeremy Pelt, Robert Glasper et Brandon Owens pour Freshsound New Talent, Strickland forme son groupe Twi-Life et son label Strick Muzik au mitan des années 2000. Un premier album éponyme sort en 2005, suivi d’Open Reel Deck en 2007. En parallèle, Strickland monte un nouveau quartet avec David Bryant au piano, Ben Williams à la basse et son frère, E.J. Strickland, à la batterie. Leur premier opus, Of Song, est publié par Criss Cross en 2009, avec la participation de la harpiste Brandee Younger. Chez Strick Music, Idiosyncrasies paraît en 2009 (sans Bryant), suivi des deux volumes Triumph of the Heavy (2011). Mais c’est avec Twi-Life que Strickland retourne dans les studios pour Nihil Novi, qui sort chez Blue Note, le 15 avril 2016.

Strickland signe les quatorze titres et confie la production de Nihil Novi à Meshell Ndegeocello. Twi-Life est composé de Keyon Harrold à la trompette, Mitch Henry et Masayuki Hirano aux claviers, Kyle Miles à la basse et Charles Haynes à la batterie. Strickland fait également appel à la voix de Jean Baylor pour « Talking Loud », « Alive » et « Inevitable » et de nombreux invités qui interviennent au fil des morceaux.

Dès « Tic Toc », l’influence de M’Base est évidente : thème mélodieux, plans superposés, nappes électro, motifs de basse profonds et polyrythmie groovy. « Cycle », « Drive » et « Celestelude » s’inscrivent également dans cette lignée. Même si, dans l’ensemble, la direction de Nihil Novi reste cohérente, Strickland varie les ambiances. « The Chant » est une prise en public avec, toujours, ces mélodies entraînantes sur des percussions dansantes, teintées de funk. Une approche musicale qui se retrouve chez Ambrose Akinmusire, Kamasi Washington, voire Esperanza Spalding. La patte Ndegeocello...  L’afrobeat s’invite également sur « Sissoko’s Voyage » et dans « Mirrors ». Deux textes-poèmes servent d’intermèdes : « Mantra », récité par Harrold, et « Cherish Family », par E.J. Strickland. « Truth » se déroule dans un esprit similaire, sur une ligne mélodique touchante, déroulée à la clarinette par Strickland. L’hommage éponyme à Charles Mingus est construit sur une série de contrepoints élégants soutenus par une rythmique enjouée. Quand Bayor intervient, la balance penche vers le RnB avec des arrangements soignés dans une veine variété classieuse. 

Strickland a choisi le titre de son nouvel opus à bon escient : Nihil Novi – « rien de nouveau » – ne révolutionne effectivement pas le jazz, mais le disque est bien dans l’air du temps : des belles mélodies mises en relief par des arrangements efficaces et des rythmes puissants, le tout servi par des musiciens irréprochables.

Le disque

Nihil Novi
Marcus Strickland's Twi-Life
Marcus Strickland (as, voc, ts, b cl, ss, elec), Keyon Harrold (tp, voc, bugle), Mitch Henry (kbd, org, voc), Masayuki Hirano (voc, kbd), Kyle Miles (b) et Charles Haynes (d), avec Jean Baylor (voc), E.J. Strickland (voc, d), Pino Palladino (b), Meshell Ndegeocello (b), James Francies (kbd), Chris Dave (d), Chris Bruce (g) et Robert Glasper (p).
Blue Note
Sortie le 16 avril 2016

Liste des morceaux

01. « Tic Toc » (3:45). 
02. « The Chant » (2:45). 
03. « Talking Loud » (4:31). 
04. « Alive » (5:38). 
05. « Sissoko's Voyage » (4:39). 
06. « Mantra » (1:18).
07. « Cycle » (4:15).
08. « Inevitable » (4:56).
09. « Drive » (3:43).
10. « Cherish Family » (0:41).
11. « Celestelude » (4:34).
12. « Mingus » (1:31).
13. « Truth » (4:36).
14. « Mirrors » (6:08).

Toutes les compositions sont signées Strikland.

29 juillet 2016

Tezet Reset - Ethioda

En 2010, le claviériste Daniel Moreau crée le groupe Ethioda pour reprendre des morceaux de Mulatu Astatke : Ethiopian Jazz Groove sort l’année d’après. Dans Araray, qui sort en 2014, Ethioda ajoute des compositions inédites. Tendance confirmée avec Tezet Reset, publié en mars 2016 : tous les morceaux sont originaux.

A la base, Ethioda est un est un quintet constitué de Moreau, bien sûr, mais aussi d’Armel Courrée aux saxophones, Pascal Bouvier au trombone, Romain Delorme à la basse et Julien Grégoire à la batterie. Le guitariste Baptiste Clerc rejoint Ethioda à partir de 2013, suivi, en 2015, par l’arrivée du percussionniste Eric Durand. Sur Tezet Reset, Ethioda invite le trompettiste Muyiwa Kunnudji sur deux morceaux, et Mac Singe et Maoré pour une chanson chacun.

Neuf des onze morceaux sont signés Moreau, Courrée propose « Echi » et Clerc, « Opale ».  Comme à son habitude, Ehtioda prend soin de sa charte graphique : c’est toujours Tetovitch qui a conçu la pochette de Tezet Reset : sur un fond jaune, des motifs géométriques colorés qui rappellent les alphabets mandé...

Les titres évoquent clairement l’Ethiopie, à l’image des jeux de mots « (Satie a dit ça) Beba », « Pentatiopik » ou « Ethiodawa », et des références directes comme « Ambassel Groove » (un district de la région Amhara) et « Azmari » (griot en amharique), mais aussi le Burkina Faso : « Taaba » veut dire « ensemble » en moorè.

Tezet Reset alterne les ambiances éthio-jazz (« Ambassel Groove », « Respecto », « Opale »), plutôt funky (« Azmari »), reggae (« (Satie a dit ça) Beba »), folk-rock (« Ethiodawa »), dans une veine africaine (« Taaba »)… Les mélodies sautent d’un riff entraînant (« Respecto ») à des tourneries aux accents folks (Ehiodawa »), en passant par des motifs exposés en chœur, un peu dans l’esprit d’Henri Texier (« Taaba »). La rythmique, bâtie sur des superpositions de percussions, fait la part belle aux poly-rythmes dansants (« Tezet Reset »). En dehors du flux scandé d’une voix chaude par Mac Singe (« Azmari »), du slam qui tourne au chant haut et expressif de Maoré (« Taaba ») et de l’intermède du piano a capella (« Reset Tezet »), il n’y a pas vraiment de soliste, mais plutôt des interventions dans la continuité des mouvements d’ensemble, comme les contrepoints des soufflants dans « Pentatiopik » ou l’orgue à la sonorité vintage (« Azmari »).

Avec Tezet Reset, Ethioda poursuit son aventure dans les traces d’un éthio-jazz groovy ouvert aux influences afro-beat, rock et autres.

Le disque

Tezet Reset
Ethioda
Armel Courrée (as, bs), Pascal Bouvier (tb), Baptiste Clerc (g), Daniel Moreau (kbd), Romain Delorme (b, synthé), Eric Durand (percu) et Julien Grégoire (d) avec Muyiwa Kunnudji (tp), Mac Singe (voc) et Maoré (voc).
Sortie en mars 2016

Liste des morceaux

01.  « Ambassel Groove » (4:14).
02.  « (Satie a dit ça) Beba » (6:04).
03.  « Pentatiopik » (4:59).
04.  « Azmari », Moreau & Mac Singe (4:23).
05.  « Echi », Courrée (2:46).
06.  « Taaba », Moreau & Maoré (7:26).
07.  « Respecto » (5:03).
08.  « Reset Tezet » (1:47).
09.  « Tezet Reset » (6:29).
10.  « Ethiodawa » (6:25).
11.  « Opale », Clerc (6:54).


Toutes les compositions sont signées Moreau, sauf indication contraire.

17 juillet 2016

A la découverte de... Olivier Calmel

Pianiste, compositeur, orchestrateur, arrangeur, improvisateur… Olivier Calmel poursuit son aventure musicale depuis la fin des années quatre-vingts dix, à la croisée de la musique contemporaine et du jazz, sans se soucier des écoles. Une bonne occasion de partir à la découverte de ce musicien aux multiples facettes.


La musique

A trois ans j’ai commencé le violon, mais ça n’a pas duré... L’année d’après, j’ai suivi des leçons particulières de piano, puis, à sept ans, je suis entré au conservatoire pour apprendre le hautbois, tout en continuant les cours piano en parallèle. Vers douze ans j’ai commencé à vouloir composer. Quelques années plus tard, autour de quatorze ans, j’ai eu envie de jouer avec d’autres musiciens du répertoire de variété. La variété que j’écoutais à l’époque : Prince, Toto… Naturellement, dès qu’on s’intéresse à Prince, on finit par écouter James Brown, puis Maceo Parker… Et le doigt est mis dans l’engrenage ! Parce qu’ensuite, c’est Miles Davis électrique et tout ce qui va avec ! Je suis de cette génération-là : Davis électrique. Avant d’écouter John Coltrane et tous les musiciens d’avant, j’ai commencé par les disques de Davis et Marcus Miller… A côté de cette découverte du jazz, j’ai poursuivi mon cursus en musique classique, d’abord d’écriture au Conservatoire Darius Milhaud, puis d’orchestre et d’improvisation au Conservatoire Wolfgang Amadeus Mozart, pour finir par un prix et un CFEM d’orchestration au Conservatoire à Rayonnement Régional d’Aubervilliers – La Courneuve.



Les influences

Le début de « mon » jazz c’est Davis électrique : Keith Jarrett, Chick Corea et Herbie Hancock, les trois ensembles qui accompagnent Davis ! Après je me suis intéressé au jazz européen : c’est ce qu’écoutent les copains à l’époque. Mon meilleur ami habite un appartement juste à côté de celui de Thomas Bramerie. Or, à l’époque, Thomas joue avec les frères Belmondo. Le quintet des frères Belmondo joue monstrueux ! Pour moi c’est saturne, je n’ai jamais entendu ça ! Pareil pour « l’école du Label Bleu ». J’ai découvert Bojan Z, Henri Texier, Michel Portal, Louis Sclavis, Julien Lourau… Bien sûr j’ai écouté et relevé beaucoup d’autres musiciens, Duke Ellington, par exemple, mais aussi Astor Piazolla, EST, Bjök, Maurice Ravel, Claude Debussy, Igor Stravinsky… mais il y en a tant !

Olivier Calmel (c) Claude Vittiglio


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ?

La liberté.

Pourquoi la passion du jazz ?

Il nous donne l’opportunité d’être sincère et libre.

Où écouter du jazz ?

Principalement en concert.

Comment découvrir le jazz ?

Aujourd’hui il y a tellement de choses différentes qu’il y a forcément des choses qui peuvent plaire, mais il faut les chercher. Découvrir le jazz, c’est une démarche active ! Et il faut aller écouter des concerts…

Une anecdote autour du jazz ?

Coltrane qui se fait siffler à l’Olympia, c’est une anecdote qui m’a marqué.


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un bon chat,
Si j’étais un fruit, je serais une pêche,
Si j’étais une boisson, je serais un Orangina sanguine,
Si j’étais un plat, je serais un chicken pie au curry,
Si j’étais une lettre, je serais M,
Si j’étais un mot, je serais ciel,
Si j’étais un chiffre, je serais 7,
Si j’étais une couleur, je serais rouge,
Si j’étais une note, je serais do dièse.


Les bonheurs et regrets musicaux

Le concerto pour violoncelle est sans doute à ce jour ma plus belle réussite parce qu’il synthétise très bien ma culture de jazz, de musique écrite, de musique concertante... Et mon plus grand regret c’est que Prince soit déjà mort..


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Le Requiem de Giuseppe Verdi dirigé par Ricardo Mutti à La Scala.

Quels livres ?  L’étranger d’Albert Camus.

Quels films ? Brazil.

Quelles peintures ? Celles de Claude Monet.

Quels loisirs ? Les jeux de société.


Les projets

Actuellement je travaille sur une commande pour la Maitrise de Radio France : une œuvre pour chœurs d’enfants et orchestre sur des textes de Victor Hugo. Sinon, j’ai aussi écrit pour l’Orchestre National d’Ile de France (ONDIF) et nous jouons en juin 2017. Le Chœur Régional Vittoria d'Ile de France m’a également passé commande d’une cantate. Elle sera créée en février prochain, en même temps qu’une cantate de mon père. C’est un projet  magnifique sur un texte original de Pierre-Henri Loÿs.


Côté jazz, j’ai deux projets qui défoncent et que j’aime : Cinematics et Double Celli. Double Celli est de la musique acoustique, alors que Cinematics relève de la musique électrique. A la rentrée, j’enregistre avec Double Celli. J’y crois beaucoup et c’est très important pour moi.

En bref, je suis pleinement avec mes projets actuels, et fais exactement ce qui me plaît…


Trois vœux…

1.    Que le jazz ne soit plus considéré comme une musique élitiste.

2.    Que le jazz revienne sur les ondes et à la télévision.

3.    Que mes proches soient en bonne santé.


9 juillet 2016

Les notes de la marée d'avril - I



         
  





April Fishes - Carpe d'or

Le guitariste Manuel Adnot (Sidony Box, Aeris, Ueno Park) a monté le quartet Carpe d’or en compagnie du violoncelliste – et guitariste – Adrien Dennefeld (Ozma), du saxophoniste baryton Romain Dugelay (Grolektif, Diagonal) et du batteur Sylvain Darrifourcq (Emile Parisien Quartet).

Adnot et Dennefeld se partagent les huit compositions d’April Fishes. Aucune vedette dans le quartette : l’interaction est le maître-mot de Carpe d’or. Sur des bruitages électro qui évoquent la musique concrète (grésillements électriques de « Offshore », martèlements sourds de « La fosse des Mariannes / Pays de neige ») ou des nappes synthétiques aériennes à la Brian Eno (« Tendance brique »), les musiciens déroulent des morceaux aux contours rock noisy (« Offshore »), marqués par la musique répétitive (ostinato et boucles de « Nishiki »). Carpe d’or joue également sur les contrastes de textures : « Nori et Wakame » commence sur une introduction baroque au violoncelle, soutenu par les contrepoints de la guitare acoustique, et s’achève sur un morceau contemporain de musique concrète ; les ambiances éthérées mystérieuses (« Carpe d’or ») côtoient les atmosphères rocks touffues (« Tendance brique ») ; poussé par la batterie, brutale, et les cris du baryton, le duo acoustique minimaliste des « [Les] eaux du gouffre aux tortues » s’enflamme pour aboutir à un morceau saccadé et entraînant ; le riff acoustique de « Nikishi » se fond dans des effets électro qui rappellent la science-fiction…

Adnot, Dennefeld, Dugelay et Darrifourcq s’engagent dans une voie résolument moderniste : Carpe d’or réussit une belle synthèse de musique classique et contemporaine, rock progressif, électro, free jazz… April Fishes est un disque plein de reliefs à explorer sans œillères...

Cosmic Dance – Julien Alour Quintet

Sorti du cursus classique du Conservatoire de musique et d’art dramatique de Quimper, Julien Alour rejoint l’IACP, où il étudie le jazz avec les frères  Belmondo. Il intègre ensuite le CNSMDP, joue et enregistre avec Eric Legnini, Max Pinto, Samy Thiebault... et sort chez Gaya music, Williwaw en 2014, puis Cosmic Dance en avril 2016,

Alour a enregistré Williwaw et Cosmic Dance avec son quintet habituel composé de François Théberge au saxophone ténor, Adrien Chicot au piano, Sylvain Romano à la contrebasse et Jean-Pierre Arnaud à la batterie. Alour signe neuf thèmes et reprend « Think Of One » de Thelonious Monk.

Des chorus de bugle et de trompette brillants (« Cosmic Dance »), des solos de ténor pétulants (« Le bal des panthères »), un piano fougueux (« Parisian Cocotier »), une contrebasse et une batterie qui pulsent (« Big Bang ») : Cosmic Dance est un concentré d’énergie, même si, ça-et-là, des ballades bien senties (« Chrysalide », « Solstice ») viennent calmer l’impétuosité du quintet. Dans les traces du hard bop, les thèmes sont souvent exposés à l’unisson («  Black Hole In D »), les solos se succèdent, plus vifs les uns que les autres (« Super Lateef », bel hommage à Yusef Lateef), la walking et le chabada provoquent irrémédiablement un dodelinement de la tête (« Eternel »)…  

Alour et son quintet s’engouffrent avec enthousiasme dans un néo hard bop entraînant et parfaitement maîtrisé.


Labyrinthe – Dadèf Quartet

Raphaël Sibertin-Blanc s’est d’abord formé à la musique classique et au violon, avant de se tourner vers les musiques orientales et d’ajouter le kemençe à sa palette. Directeur artistique de l’association Concertons !, enseignant à Music’Halle, membre de l’ensemble FM de Christine Wodraska, mais aussi d’Alambic, de Lakhdar Hanou… Sibertin-Blanc sort Labyrinthe en février 2016 avec Dadèf Quartet.

Dadèf Quartet est constitué de Simon Charrier à la clarinette, Guillaume Gendre à la contrebasse et Carsten Weinmann à la batterie. Le répertoire repose sur neuf morceaux composés par Sibertin-Blanc. A noter, l’élégante pochette du disque, œuvre d’Alem Alquier.

Avec les unissons et contrepoints orientalisants du violon et de la clarinette sur l’ostinato de la contrebasse et le drumming sautillant et régulier de la batterie, « Nain rouge » emporte l’auditeur vers le Moyen-Orient. « Labyrinthe », porté par des riffs rythmiques hypnotiques, installe une ambiance folklorique, avec une ritournelle folk jouée en boucle. Sublimée par le son aigrelet et lancinant du Kemençe, la nostalgie de « Zephyrus Birth » est également mise en relief par les contrechants de la clarinette, la ligne souple et chaude de la contrebasse et les frappes légères de la batterie. « Départ » s’aventure de nouveau dans les territoires folkloriques avec un leitmotiv dansant soutenu par un quartet syncopé. Plus grave, « Cheminements » revient à une atmosphère moyen-orientale portée par le violon, un chorus émouvant de la contrebasse et un final klezmer de la clarinette. Dans « Kurdix », Sibertin-Blanc et Charrier jouent une mélodie étirée, sur une ligne minimaliste de Gendre et les balais guillerets de Weinmann. « Valsatraque » part sur une jolie valse, avec une rythmique entraînante – passages en walking et batterie touffue –, avant de laisser la place à un chorus relevé de la contrebasse. L’introduction « vingtièmiste » de Charrier dans « Minuit au fond des bois » laisse la place à une partition de cirque : la batterie cliquète, le violon et la clarinette dialoguent à qui mieux mieux, pendant que la contrebasse sort l’archet pour calmer tout le monde ! « Cinq Cinq » commence dans une veine médiévale sur des motifs décalées du violon et de la clarinette, accentuées par les tambours et splashes de Weinmann, mais aussi les phrases graves et fluides de Gendre.

Influencé par le Moyen-Orient, le Klezmer, la musique médiévale, les folklores… et tout le reste, Dadèf propose une musique dépaysante, enjouée et émouvante.

Notes from New York - Bill Charlap Trio

Bill Charlap compte près d’une trentaine de disques sous son nom, avec le New York Trio – Jay Leonhart à la contrebasse et Bill Stewart à la batterie – ou en duo avec Warren Vache, Phil Woods, Sean Smith… Il a également joué aux côtés de Gerry Mulligan, Benny Carter, Tony Bennett, Wynton Marsalis… Son trio avec le contrebassiste Peter Washington et le batteur Kenny Washington sort son premier opus, All Through the Night, en 1998. Depuis, les trois hommes écument les clubs, les festivals et autres studios d’enregistrement.

Comme la plupart du temps avec Charlap, Notes From New-York s’appuie sur neuf classiques du Great American Songbook : « I'll Remember April » (Gene de Paul pour la comédie Ride ‘Em Cowboy, 1942), « Make Me Rainbows » (John Wiliams pour le film Fitzwilly, 1967), « Not A Care In The World » (John La Touche pour la revue Banjo Eyes, 1941), « There Is No Music » (Harry Warren pour The Barkleys of Broadway, 1948), « A Sleepin' Bee » (Harold Arlen pour la comédie musicale House of Flowers, 1954), « Little Rascal On A Rock » (Thad Jones pour le disque New Life, 1976), « Too Late Now » (Burton Lane pour Royal Wedding, 1951), « Tiny's Tempo » (Tiny Grimes, 1944) et « On The Sunny Side Of The Street » (Jimmy McHugh pour le spectacle International Revue, 1930). La pochette du disque présente un portrait …. cubiste du pianiste

Charlap a le sens de la mélodie (« There Is No Music ») et maitrise le vocabulaire bop sur le bout des doigts (« I’ll Remember April »). Son phrasé est entraînant (« Tiny’s Tempo » ) et la dissociation de ses mains lui permet d’insuffler une bonne dose de suspens dans son jeu (« A Sleepin’ Bee »). L’influence des pianistes be-bop est incontestable, de Hank Jones à Tommy Flanagan, en passant par Red Garland et Duke Jordan, mais Charlap s’inspire également de Bill Evans (« Not A Care In The World »). Les Washington – qui ne sont pas de la même famille – restent fidèles au couple walking – chabada (« Little Rascal On A Rock »). La pulsation, nette et régulière, ne s’écarte pas de la ligne mainstream (« Make Me Rainbows »). Comme dans la plupart des trios be-bop, la structure des morceaux repose sur le thème – solos – thème avec des interventions profondes de la contrebasse (« Too Late Now ») et des stop-chorus vifs de la batterie (« Not A Care In The World »).

Notes From New York ne révolutionne pas le jazz, mais Charlap et son trio servent le be-bop avec savoir-faire et élégance.