2 avril 2017

A la découverte de… Benoît Lugué

Un temps journaliste, mais avant tout musicien, Benoît Lugué commence par co-fonder le groupe Fada avant de se lancer dans une aventure personnel avec Cycles… Un artiste au parcours atypique qui mérite d’être découvert !


La musique

Dès mon plus jeune âge, j’ai commencé la musique à l’école de mon bled, Ploërmel, dans le Morbihan. Je n’étais pas une flèche, mais j’aimais ça, surtout le chant en choral. Par contre, le piano classique m’a immédiatement fatigué... Au collège, j’ai dit à mon père que je voulais arrêter le piano pour faire de la guitare. C’est à ce moment que je monte mes premiers groupes. Nous reprenons les Beatles, les Rolling Stones, Jean-Jacques Goldman, Lynyrd Skynyrd… Ça partait dans tous les sens !

Au lycée, en seconde, je joue du piano et de la guitare, mais il fallait un bassiste pour monter un groupe de funk… Je m’y colle. Je prends quelques cours particuliers et j’ai la chance de pouvoir travailler avec mon cousin Xavier Lugué, contrebassiste exceptionnel et membre, entre autres, de l’Orchestre de Contrebasses. Il m’apporte des relevés très précis et j’ai dû bosser ma technique pour arriver à jouer les lignes de groupes comme Average White Band, Tower of Power, Maceo Parker… Et puis je suis resté à la basse parce que ça m’a vraiment plu !

En 1991, j’ai dix ans et nous venons d’avoir la télé. Je me souviens de jouer dans le jardin, et mon père m’appelle : il y a une émission sur les pianistes de boogie woogie sur Arte… ou la 7. Avec ma sœur, nous jouons du piano depuis quelques années, mais cette émission nous a beaucoup impressionnés : c’est une première approche du jazz... Quelques mois plus tard, mon père m’apprend qu’un grand jazzman est mort : Miles Davis. Je vois une émission sur le bonhomme et suis marqué par sa présence, son attitude… Le son de sa trompette me reste dans l’oreille.

Quelques années plus tard, au lycée, j’écoute le Live Around The World de Davis et c’est comme ça que j’en suis vraiment venu au jazz… Je suis entré dans le jazz par le groove et l’approche fusion. A partir de là, je suis devenu dingue de jazz ! Guidé, entre autres, par des musiciens plus âgés que moi qui m’apprennent tout, j’avale les albums fusions des années 80 – 90… Je suis fou de Weather Report, Michael Brecker, Jaco Pastorius… Puis je remonte le temps et me passionne pour John Coltrane, Wayne Shorter, Charlie Parker...

Ensuite je pars à Bordeaux pour suivre des études de journalisme, mais je continue quand même à avoir des groupes ! J’ai été longtemps tiraillé entre le boulot de journaliste et la musique... J’ai fini par choisir et me consacrer pleinement à la musique. A vingt-six ans j’entre au Conservatoire de Bordeaux et commence la contrebasse... C’est un nouveau départ, une remise à niveau avec des gamins… Le solfège et tout le reste... Je rattrape assez vite mon retard et obtiens mon DEM Jazz au conservatoire d’Agen.

Mon groupe, Fada, commence à avoir un peu de succès : il gagne les Tremplins de Porquerolles et de Tours, sort un premier album Choc JazzMag… Et en 2009, je deviens intermittent. J’ai toujours joué dans beaucoup de groupes, dans des styles différents, mais ce n’est qu’en 2015 que j’ai vraiment décidé de monter des projets personnels..



Les influences

Pour le jeu de basse, j’ai évidemment été influencé par Jaco Pastorius, mais aussi par Darryl Jones, Jerry Preston, Reggie Washington, Ray Brown, Pascal Humbert, Tim Lefebvre, Jean-Luc Lehr, Vincent Artaud, Philippe BussonnetSinon, plus généralement, Magic Malik, Steve Coleman, Squarepusher, Bertrand Cantat, Gaël Horellou, Joe Zawinul, Sting, Davis, Prince


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Un mot bien compliqué… Trop large ou trop court, selon l’usage ! Pour moi, c’est surtout un carrefour historique, l’endroit où se mêlent le tribal et le savant, la rigueur et la liberté, l’écrit et l’improvisé…

Pourquoi la passion du jazz ? Le jazz est riche quel que soit le point de vue : harmonique, mélodique, rythmique… Le jazz est difficile ! Le jazz peut se réinventer en permanence, être une terre d’accueil pour n’importe quelle autre musique…

Où écouter du jazz ? En voiture !

Comment découvrir le jazz ? Il y a toujours une porte d’entrée : le blues, le funk, les musiques du monde, les grands crooners comme Frank Sinatra... Il faut se laisser faire… Les chemins de découverte sont innombrables et chacun peut largement se construire le sien !

Une anecdote autour du jazz ? Davis et Coltrane : à propos des soli interminables du saxophoniste… Coltrane dit en substance à Davis qu’il était en transe, en recherche, qu’il n’arrivait plus à s’arrêter… et Miles de lui répondre « il suffit juste que tu enlèves le bec de ta bouche ! ». C’est parfait !


Le portrait chinois

Si j’étais une boisson, je serais du cidre,
Si j’étais un plat, je serais une galette complète,
Si j’étais un chiffre, je serais 4,
Si j’étais une couleur, je serais bleu,
Si j’étais une note, je serais Fa dièse,


Les bonheurs et regrets musicaux

Cycles est ma plus grande réussite musicale à ce jour et je n’ai aucun regret !

Sur l’île déserte…

Quels disques ? 69 96 de Magic Malik, Live Around The World de Davis, Crescent de Coltrane, le Requiem de Maurice Duruflé, Curves of Life de Steve Coleman, Temple of Booms de Cypress Hill…

Quels livres ?  es polars, car je ne lis quasiment que ça, des ouvrages de Pierre Rabhi et Sylvain Tesson, l’intégrale Oscar Wilde, Fureur et mystères de René Char

Quelles peintures ? Vassily Kandinsky, Pablo Picasso et Jackson Pollock.

Quels loisirs ? Tennis de table et… palet breton !


Les projets


Il y a bien sûr Cycles, mais aussi, sur 2017 – 2018, un gros projet autour du théâtre, pour lequel je vais composer et jouer : Les Bacchantes d’Euripide, mis en scène par Sara Llorca.

Autour d’un quart à l’Atelier du plateau

Autour d’un quart est un festival biennal pluridisciplinaire dont le piano est le fil conducteur : pendant une semaine, du 14 au 19 mars, musique, poésie et conte se rencontrent dans l’Atelier du plateau

A une rue du parc des Buttes Chaumonts, au fonds d’une cours étroite, dans une ancienne fabrique de tuyaux du dix-neuvième siècle, l’Atelier du Plateau propose depuis près de dix-huit ans une programmation éclectique autour des spectacles vivants contemporains : de la musique, bien sûr, mais aussi du théâtre et du cirque. Si, avec ses cent-dix mètres carrés, la salle unique n’est pas grande – une soixantaine de places à vue d’œil – et occupée en partie par le bar et la cuisine, en revanche, avec ses six mètres sous verrières, la hauteur sous plafond a de quoi impressionner !

Au milieu des résidences (Benoît Delbecq, Valentin Ceccaldi…), l’Atelier du plateau programme la biennale Autour d’un quart. Les sept soirées commencent le mardi 14 mars par un conte (Les deux frères et les lions) qui met en scène deux comédiens, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon, accompagnés par la pianiste et chanteuse Lucrèce Sassella. Le mercredi, c’est au tour de Trio en-corpsEve Risser, Benjamin Duboc et Edward Perraud – d’investir l’Atelier du plateau. John Greaves prend la suite, le jeudi, en solo. Place à de la poésie en musique le vendredi, avec le piano de Roberto Negro, la grosse caisse symphonique de Florian Satche et la voix de Pierre Dodet. C’est le trio Stephan Oliva, Guillaume Roy et Atsushi Sakai qui anime la soirée du samedi. Enfin, la clôture est confiée au sextet de Catherine Delaunay et au comédien Yann Karaquillo, pour le spectacle Jusqu'au dernier souffle. Tout sauf une programmation plan-plan.


Trio En Corps
Mercredi 15 mars

Le trio piano-basse-batterie est sans doute l’une des formules les plus banales dans le jazz, mais c’est sans compter la créativité de Risser, Duboc et Perraud. Habitués tous les trois aux environnements d’avant-garde, ils forment le trio En Corps, qui a d’abord sorti un disque éponyme en 2012, puis Generation en 2016, toujours chez Dark Tree Records.


Le concert du 15 mars est enregistré par France Musique pour l'émission A l’improviste d'Anne Montaron, diffusée le 13 avril. La taille et l’acoustique de l’Atelier du plateau sont telles que l’amplification des instruments est inutile. Le son sera donc naturel !

Le concert est un plan séquence improvisé d’un peu plus d’une heure, sans doute sur la thématique de Generation qui compte deux mouvements : « Des corps » et « Des âmes ». Le concert débute par des échanges clairsemés dans une veine contemporaine : notes
isolées et cordes pincées, frottements de peaux et gongs, résonnances sourdes et stridences… Le trio construit une pyramide sonore étrange. La tension va crescendo et culmine dans un passage hypnotique captivant qui évoque le Keith Jarrett d’Endless avec les ostinatos du piano, le foisonnement des percussions et les pédales de la contrebasse. Les musiciens, très concentrés, s’écoutent attentivement et réagissent au quart de tour. Dans une deuxième phase, Perraud, toujours aussi expressif, en met partout, dans un véritable fatras de cliquetis, tandis que Duboc vrombit dans les graves et Risser, la tête dans la table d’harmonie, joue avec les cordes. Entre les bruitages des percussions, les riffs de la contrebasse et les motifs répétitifs du piano, le climat reste dans un esprit contemporain minimaliste. Les trois musiciens font largement appel aux techniques étendues pour sculpter la matière sonore : piano préparé, baguette entre les cordes et moult gimmicks. L’un des développements a des allures d’atelier avec des martèlements, crissements, craquements, claquements, grondements… et le piano qui égrène des notes et quelques bribes de phrases. Là encore, le trio finit par faire monter la pression dans un tumulte de sons. Le piano préparé fait ensuite tourner des boucles imbriquées les unes dans les autres, pendant que l’archet tient une note continue et les balais bruissent sur les peaux… Duboc rebondit sur une pédale qui débouche sur un motif mélodique grave, soutenu par Perraud qui fait crisser ses cymbales et Risser fait résonner ses cordes. Nouveau développement avec le piano qui joue délicatement, sur une contrebasse qui vibre et des percussions subtiles, un peu dans le genre gamelan. Puis c’est un retour aux ostinatos et aux phrases courtes de Risser, avec un Perraud luxuriant et un Duboc puissant. Dans le final, la pédale du piano se fait cristalline, la ligne de basse profonde et la batterie toujours dense…


Si le trio En Corps vogue résolument dans les eaux de la musique contemporaine minimaliste, Risser – Duboc – Perraud dégagent une puissance rythmique et une énergie tirées du jazz, qui apportent beaucoup de caractère à leur musique.



John Greaves
Jeudi 16 march

Bassiste, pianiste et chanteur, Greaves s’est illustré au sein du groupe de rock alternatif Henry Cow et dans Kew.Rhone. avec Peter Blegvad. Il a également participé à des projets aux côtés de Robert Wyatt, Elton Dean, Pip Pyle… Installé en France dans les années quatre-vingt, Greaves joue, entre autres, avec Sophia Domancich, Vincent Courtois, Elise Caron, Louis Sclavis, Julien Loureau, Catherine Delaunay, l’ONJ de Daniel Yvinec, Sandra Nkaké, Jeanne Added, Dominique Pifarély, Thomas de Pourquery, Post Image…

L’Atelier du plateau est loin d’être plein et la plupart des spectateurs semblent connaître Geaves. Comme cette spectatrice qui était présente au Théâtre des Champs-Elysées pour un concert de Greaves avec Wyatt il y a… quarante-cinq ans ! Jean-Marc Foussat enregistre le concert pour un disque à venir ?


A quelques exceptions près, le répertoire reprend Piacenza (Dark Companion – 2015) : une mise en musique des poèmes de Paul Verlaine tiré de ses projets (Greaves Verlaine 1 & 2, en 2008 et 2012, et Verlaine Gisant en 2015), « La lune blanche » et « Chanson d’automne » (écouter la version de Léo Ferré, de toute beauté), « The Thunderthief », co-écrit avec Blegvad, « God Song », signé Wyatt, « The Green Fuse », d’après un poème de Dylan Thomas, « Saturne » de Georges Brassens (la version d’origine mérite un détour), et des chansons de son cru : « Walking on Eggshells », « Summer On Ice », « The Trouble With Happiness », « The Same Thing », « Dead Poets », « The Song », « The Price We Pay »…

Un chant intimiste servi par un timbre plutôt grave, Greaves développe des airs souvent dissonants. Le jeu de piano reste dans les classiques du genre variété, avec un petit côté piano-bar, comme le souligne d’ailleurs Greaves : un accompagnement à l’unisson pour souligner les mélodies, des tempos lents, des rythmes simples, des riffs arpégés – tantôt descendants, tantôt ascendants –, des motifs répétitifs intercalés entre des pédales d’accords, quelques nuances bluesy, des lignes d’accords rudimentaires…

Un concert sans doute plus intéressant pour les amateurs de chanson pop que pour les fans de musiques improvisées.

25 mars 2017

L’Européen et la Vie devant soi…

Depuis Légendes, sorti en 1992, Renaud García-Fons promène sa contrebasse sur des chemins de traverse, loin des modes, vers une musique du monde méditerranéen, personnalisée au grès des rencontres…  

Quand on connait le goût de García-Fons pour le flamenco, la musique orientale et, plus généralement, les musiques du monde, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’accordéon fasse partie du paysage sonore du contrebassiste : dès 1995, pour Alborea, García-Fons fait appel à Jean-Louis Matinier, qui participe également à Oriental Bass (1997) et Navigatore (2001), et enregistre même en duo Fuera (1999). Après une escapade sur les terres flamencas sans piano à bretelles –  Entremundo (2004) et Arcoluz (2006) – García-Fons demande à David Venitucci de l’accompagner pour Linea del sur (2009) et Méditerrannées (2010). Quelques solos – The Marcevol Concert (2012), Beyond The Double Bass (2013) – et duos – Silk Moon (2014) et Paseo a dos (2015) – plus tard, García-Fons rappelle Venitucci pour un projet en trio avec le percussionniste Stephan Caracci (Ping Machine, In & Out, Big Four, Raphaël Imbert…) : La Vie devant soi, dont le premier disque éponyme sort le 3 février sur le label e-motive records.


Le concert qui accompagne la sortie du disque a lieu à L’Européen. Créé en 1871, l’Européen (à deux blocs du quartier Europe) reste l’un des hauts lieux de l’opérette et du café-concert jusque dans les années soixante. Après avoir été reconstruit comme un amphithéâtre circulaire, l’Européen devient une salle de théâtre. En 1987, Philippe Hourdé sauve le théâtre de la démolition et reprogramme de la musique et des spectacles vivants. La salle arrondie de trois cent cinquante places est intimiste, pas très haute sous plafond et assourdit un peu le son.

Les morceaux du concert sont extraits du disque, à l’exception de « Je me suis fait tout petit » de Georges Brassens et « Dailuaine » (titre incertain saisi au vol), une danse d’inspiration écossaise signée García-Fons. L’album tire évidemment son titre du roman éponyme d’Emile Ajar / Romain Gary, publié en 1975, et se présente comme une flânerie  dans Paris. La Vie devant soi est dédié au père du contrebassiste, l’artiste peintre Pierre García-Fons, décédé en juillet 2016.


Avec sa contrebasse Jean Auray, agrémentée d’une cinquième corde qui permet de sonner comme un violoncelle, d’une pique allongée et coudée pour éviter de se casser le dos, jouer plus prêt du chevalet et attaquer les cordes verticalement plutôt que latéralement, plus ses archets et ses pédales d’effets, García-Fons commence par un prélude virtuose et mélodieux dans une veine baroque, aux accents espagnols. La ballade nostalgique « Revoir Paris » prend des allures de valse puis débouche sur le frénétique et bien nommé « Je prendrai le métro » : le pizzicato énergique de la contrebasse répond aux accords heurtés et dynamiques de l’accordéon et aux roulements serrés des balais – pendant le concert, Caracci n’utilise d’ailleurs que les balais. García-Fons et Venitucci exposent à l’unisson « Montmartre en courant », puis chacun décline le thème, dans un esprit lyrique aux consonances indiennes pour la contrebasse, mélodieux et entraînant pour l’accordéon. Quant à Caracci, il reste fougueux et prend un chorus nerveux avant de passer derrière le vibraphone pour un hommage à Robert Doisneau : «  Après la pluie » est inspiré par la photo de Maurice Baquet en train d’abriter son violoncelle sous son parapluie. Les notes cristallines du vibraphone accompagnent les contrechants mélancoliques, voire dramatiques, de la contrebasse et de l’accordéon. « Les rues vagabondes » font référence à Ralph Waldo Emerson et une phrase citée par García-Fons : « La vie n’est pas une destination, elle est le voyage ! ». Après cette danse aux inflexions folkloriques, le trio joue « Si ça te dit », une sorte de valse, d’abord développée en souplesse par le vibraphone, puis emmenée sur la piste de danse par l’accordéon et la contrebasse. « Les écoliers » sont enjoués, tandis que « Monsieur Taxi » est tendu, avec un ostinato sourd de Venitucci et de nombreux changements de rythmes. La ballade « Le long de la Seine » est d’autant plus triste que le jeu legato de García-Fons est amplifié par la réverbération. Le morceau-titre passe d’une ambiance moyen-orientale, avec un passage impressionnant en cordes frappées, à un blues, soutenu efficacement par la batterie et les lignes d’accords de l’accordéon.


García-Fons annonce le bis : « c’est une chanson dont nous avons simplement modifié le rythme, l’harmonie et pas mal la mélodie aussi… Mais vous allez certainement la reconnaître… Les initiales de son auteur son GB ». Le trio batifole sur « Je me suis fait tout petit » avec d’amusantes questions-réponses entre l’accordéon, le vibraphone et la contrebasse. Pour le deuxième rappel García-Fons revient seul sur Seine : « Va-z-y, fais ton solo » dit-il, amusé, avant de se lancer dans une ronde folklorique écossaise ou irlandaise, morceau de bravoure en solo. Insatiable, le public en redemande et le trio de conclure sur une reprise de « Le long de la Seine ».


Avec ses mélodies touchantes, ses développements originaux, teintés de couleurs du monde, sa sonorité incomparable – les balais, le vibraphone et l’accordéon n’y sont pas pour rien – et ses rythmes entraînants, la musique de La Vie devant soi est sincèrement séduisante et a de quoi plaire à tous.

21 mars 2017

Lua et Impulse Songs Quintet au Café de la Danse

Lundi 13 mars Cantabile présente Jean-Marie Machado dans un double-plateau au Café de la Danse : la première partie est consacrée à Lua et la deuxième à l’Impulse Songs Quintet.

Lua

Lua – la lune en portugais – est un disque de Machado en duo avec l’accordéoniste Didier Ithursarry, sorti en février 2017 sur le label Cantabile. Décidément, ces jours-ci, l’accordéon jazz est à la fête, n’en déplaise à la java et à André Hodeir ! Les Ithursarry, Richard Galliano, Andrea Parkins, Vincent Peirani, Florent Sepchat, Lionel Suarez, David Venitucci… ne confirment pas les dires de l’éminent musicologue, qui écrit dans son Introduction à la musique de jazz (Larousse – 1948) : « L’orgue électrique, même manié par un Fats Waller, est fort impropre au style hot : incapable d’attaquer une note, il ne peut pas davantage la modeler. On fera la même remarque en ce qui concerne l’accordéon, instrument anti-jazz s’il en est » (pages 60 – 61). Soixante-neuf ans plus tard, cette affirmation a de quoi faire sourire (pour les deux instruments)…

Le programme du concert reprend des titres du disque : « Sentier évanoui », « Aspirer la lumière » et « Broussailles », signés Machado, « JSB », « Vuelta » et « Lua », composés par Ithursarry, et « Perseguição », un fado d’Avelino de Souza et Carlos da Maia.


Machado est un architecte sonore organisé et Ithursarry un accordéoniste subtil. Les mélodies sont délicates (« Lua »), profondes (« Sentier évanoui »), voire mélancoliques (« Perseguição ») avec des nuances, sinon Debussystes (« Sentier évanoui »), au moins du vingtième (« Vuelta »). Les développements mettent en scène des contrechants élégants (« Perseguição »), des polyphonies habiles (« Broussailles »), quelques touches bluesy (« JSB »), un parfum classique (« Aspirer la lumière ») et un lyrisme toujours sous-jacent (« Perseguição »).


L’éclipse solaire de la pochette est particulièrement classe et le disque a été – parfaitement – enregistré au studio La Buissonne par Gérard de Haro. Machado et Ithursarry dédie leur album à Jacques Mahieux, décédé en 2016. En plus des six compositions jouées pendant le concert, Lua propose en plus « Lézanafar » et « No Church But Songs » (hommage à Mahieux) de Machado, et le « Nocturne n°1 » de Frédéric Chopin.


Machado et Ithursarry marient leur Steinway et Fisart avec un sens du dialogue affûté et une connivence mélodique évidente.

Impulse Songs Quintet

Changement de décor pour la deuxième partie avec l’Impulse Songs Quintet : un dispositif imposant de vibraphones, marimba, cymbales, cloches, gongs et autres percussions envahit la scène. Impulse Songs est un quintet composé de Gisèle David, responsable de la classe de percussions du conservatoire d’Aix-en-Provence, Marion Frétigny, percussionniste issue du CNR de Toulouse, Christian Hamouy, membre et directeur artistique des Percussions de Strasbourg de 1983 à 1996, et Keyvan Chemirani, expert es-zarb.


Bruissements, frottements, tintinnabulements, bourdonnements, crissements… lancent « Stories Impulse ». Puis le foisonnement s’organise dans une veine minimaliste tandis que le piano égrène une mélodie élégante. Dans « Gallop Impulse », les percussions croisent leurs boucles et le zarb saute d’un rythme à l’autre pendant que le piano expose une ritournelle aux accents folkloriques. « Rock Impulse » démarre dans l’esprit des Percussions de Strasbourg et, après un développement dansant, Chemirani donne une leçon magistrale de zarb ! L’hommage à la Bretagne, « Lézanafar Impulse », passe d’un échange bruitiste, qui rappelle la nature, à une danse incantatoire, portée par l’ostinato du piano et les percussions, hypnotiques. Machado troque ensuite son piano pour un tom et dans une ambiance de tam-tams africains le quintet entame une sorte de haka, « Ta-Ka-Dem-Da », entrecoupé d’un solo de Chemirani, avec des vocalises rythmiques qui rappellent le zarb. Pour le bis, Ithursarry rejoint le quintet et « Fun-citatif » revient à un langage davantage jazz.

Proche de la musique contemporaine, avec des touches mélodiques jazz, la musique de l’Impulse Songs Quintet bondit dans une débauche d’énergie rythmique formidable !

14 mars 2017

Guitare et Violon

Pour étoffer son catalogue, Cristal Records a créé des collections thématiques sur le jazz, dont Cristal Records Presents et Original Sound Deluxe.


Cristal Records Presents Jazz Guitar

Cristal Records Presents propose de parcourir des thèmes sous forme de double album : l’un consacré à des titres emblématiques du thème choisi et l’autre avec une sélection d’artistes du label qui s’inscrivent dans le thème. C’est à l’infatigable Claude Carrière que revient le privilège de sélectionner les morceaux classiques et à Fred Migeon celui de choisir des titres dans le catalogue de Cristal Records. Après le blues, l’Afrique, les ballades et le jazz latino, c’est la guitare qui est à l’honneur de cinquième titre de la collection : Cristal Records Presents Jazz Guitar.

Le premier disque s’ouvre sur « I’ll See You In My Dream », interprété par Django Reinhardt accompagné de Baro Ferret et Emmanuel Soudieux : une rythmique sautillante au service de la limpidité d’un discours, parsemé de trouvailles. Al Casey – avec Fats Waller – et Floyd Smith – en compagnie d’Andy Kirk – nous plongent dans l’ère swing, avec des essais de jeu slide pour Smith. L’incontournable « Solo Flight » de Charlie Christian marque un tournant clair, net et moderne vers le be-bop. Suivent ensuite des musiciens qui ont porté la guitare be-bop à son apogée: l’élégante sobriété de Billy Bauer, la fluidité de Jimmy Raney (et non pas Rainey), la nonchalance West Coast d’Herb Ellis, les propos tranchants de Tal Farlow, le blues teinté de pop de Mundell Lowe, la subtilité de Barney Kessel et le lyrisme de Rene Thomas. La vivacité de Wes Montgomery et la fausse désinvolture de Kenny Burrell – partenaire de John Coltrane pour l’occasion – nous amènent au hard-bop. Sur « My Funny Valentine », Jim Hall et Bill Evans donnent une leçon de modernité. Pour terminer le premier disque, retour à la tradition be-bop avec Sacha Distel et au swing de Sal Salvador, accompagné par l’orchestre de Stan Kenton.

Pour le deuxième disque, Migeon a puisé dans le catalogue de Cristal Records des morceaux sortis entre 2004 et 2016. Sébastien Giniaux et David Reinhardt suivent les traces de Django Reinhard avec brio. Dans une veine mainstream mélodieuse, Michael Felberbraum et Gilad Hekselman se font accompagner par des orchestres dynamiques. Ulf Wakenius met sa sonorité satinée au service d’un morceau teinté de pop. Pierre Durand joue les guitar hero sur « Dreamers », signé Sébastien Texier. Même esprit rock bluesy (mais davantage acoustique) pour Gérard Marais et son quartet, Pierre Berchaud dans « Mistery Lake », une composition de Karl Jannuska, et Serge Lazarevitch, qui reprend « Evidence » de Thelonious Monk. David Chevallier et son trio donnent une version bien d’aujourd’hui de « The Man I Love ». Gilles Renne puise chez Miles Davis l’ambiance bluesy épaisse de « Quand le chacal dort ». Carles Gr revient vers un hard-bop nerveux. Le deuxième disque se referme sr « Hot Barbecue », un boogaloo efficace joué par ‘Jumpin’ Jeff Hoffman.

Le premier disque donne un bon résumé de l’histoire de la guitare jazz jusqu’aux années soixante. Les plus pointilleux voudraient un disque supplémentaire pour ajouter Joe Pass, Chet Atkins, Pat Martino, Eddie Condon, Freddie Green, Tiny Grimes, Grant Green, Eddy Lang… ou encore, quelques représentants du latin jazz et de la bossa nova… Mais une sélection est une sélection et celle-là a le mérite d’être représentative. Le deuxième disque permet à l’auditeur d’avoir un échantillon de quelques guitaristes contemporains. Vu le nombre de guitaristes-phares actifs entre les années soixante et aujourd’hui, il est bien sûr un peu frustrant d’avoir un trou pendant cette période…


Jazz Violin Legends

Original Sound Deluxe est davantage une collection historique qui présente des lieux, des styles, des instruments, des humeurs… à travers des vieux enregistrements de jazz extirpés des archives, judicieusement choisis par… Carrière, soigneusement matricés par Art & Son Studio et joliment illustrés par Christian Cailleaux (notamment l’auteur, avec Hervé Bourhis, de Piscine Molitor, une biographie dessinée de Boris Vian). Le quarante-deuxième opus de la collection est consacré au violon : Jazz Violin Legends.

Les morceaux s’étalent de 1927 – « Goin’ Places » de Joe Venuti et Eddie Lang – à 1960 – «  Tempo For Two » de Joe Kennedy Jr. avec le quartet d’Ahmad Jamal – mais la grande majorité des morceaux se situent dans les années trente et quarante. Les violonistes précurseurs tels Venuti, Darnell Howard avec l’orchestre d’Earl Hines ou encore Juice Wilson avec Noble Sissle sautillent allègrement. Edgar Sampson, accompagné de Fletcher Henderson, et Claude Williams, en compagnie de Count Basie, meublent sans vraiment décoller. Harry Lookofsky, qui joue les parties de trois violons et celles de deux violoncelles, s’aventure du côté d’Hollywood, tandis que Ray Nance, avec Duke Ellington, donne une version légèrement sirupeuse de « Come Sunday ». Emilio Caceres swingue avec énergie, tout comme Ray Perry, qui peut compter sur l’orchestre de Lionel Hampton. Si la rythmique (le clan Ferret et Maurice Speilleux) de « Royal Blue » swingue sérieusement, le blues de Georges Effrosse reste timide. Même timidité pour John Frigo dans « Blue Orchids »… Dès que walking et chabada s’en mêlent, les morceaux s’envolent plus facilement, comme Stuff Smith, avec Shirley Horn, ou Kennedy Jr., avec Jamal. Constatation qui s’applique également quand les carrures sont bien tenues, comme avec Svend Asmussen (« Tea For Two »), Emma Colbert (« I’m In The Mood For Love ») ou André Hodeir (« Minor Swing »). Dans un environnement manouche, les violonistes trouvent une légèreté rythmique et une aisance mélodique plaisante, à l’instar de l’excellent duo entre Stéphane Grappelli et Django Reinhardt (« I’ve Found A New Baby » – 1937), celui d’Eddie South et de Reinhardt, Michel Warlop, toujours avec Reinhardt (plus Louis Vola), ou encore le trio South – Warlop – Grapelli. Quant à Reinhardt, il est plus décisif à la guitare qu’au violon (« Vous et moi »)…


Jazz Violin Legends est un document historique particulièrement intéressant, ne serait-ce que pour embrasser la place du violon dans le jazz. Reste à compléter l’histoire avec les violonistes qui ont suivi, de Jean-Luc Ponty à Régis Huby, en passant par Didier Lockwood, Dominique Pifarély, Regina Carter, Florin Niculescu, Mark Feldman, Billy Bang… pour n’en citer que quelques uns.

12 mars 2017

Anniversary Songs - Selmer #607

En 2007 Ghali Hadefi monte le projet Selmer #607. Son but : demander à cinq guitaristes de jazz manouche de jouer trois à quatre titres sur la même guitare, une Selmer #607, construite en septembre 1946 sur le modèle de la Selmer #503 de Django Reinhardt.

Le premier disque sort en 2008 avec Sébastien Giniaux, Rocky Gresset, Richard Manetti, Adrien Moignard, et Noé Reinhardt à la Selmer #607. Les solistes sont accompagnés par Hadefi et David Gastine aux guitares rythmiques, et Jérémie Arranger à la contrebasse. Les guitaristes Nicolas Blampain et Benoit Convert, ainsi que le violoniste Guillaume Singer sont également invités sur quelques plages. En 2010, le collectif sort un deuxième volume. Gresset est remplacé par Convert. Une pléthore d’invités se joignent à l’enregistrement : Blampain et Singer, bien sûr, mais aussi David Enhco (bugle), Pounky Ferret (guitare), Pierre Manetti (guitare), Costel Nitescu (violon), Jérôme Regard (contrebasse) et Stochelo Rosenberg (guitare). En 2016 Hadefi et ses compagnons créent la Selmer #607 School pour apprendre à jouer de la guitare manouche.


Anniversary Songs, le troisième volume de Selmer #607, hommage aux soixante-dix ans de la guitare-fétiche, sort en février 2017 chez Cristal Records. Comme les précédents volumes, Anniversary Songs a été enregistré au Studio LDC de Montreuil par André Baille Barrelle. Gresset est de retour et Antoine Boyer remplace Richard Manetti. La section rythmique est inchangée. Le contrebassiste William Brunard remplace Arranger sur cinq morceaux et apporte un titre, « Forbach ». Moignard a choisi « Diminushing » de Reinhardt et « Forbach ». En duo avec Boyer, il interprète également « La bicyclette » de Francis Lai, dédié au guitariste Roland Dyens, décédé en octobre 2016. Boyer joue aussi « Vamp » de Reinhardt et une « Exploration N°3 » de son cru. Giniaux relit « Airegin » de Sonny Rollins et « Le déserteur » de Boris Vian et Harold B. Berg. Reinhardt a opté pour « All The Things You Are », le saucisson de Jerome Kern et d’Oscar Hammerstein II, et « Chante » de Michel Fugain. Quant à Gresset, il a sélectionné « Someday My Prince Will Come », tube de Larry Morey et Frank Churchill, « Mademoiselle » d’Henri Salvador et une « Improvisation ». Dans « Anniversary Songs », du compositeur roumain Iosif Ivanovici, les cinq guitaristes se partagent à tour de rôle la Selmer.

Côté rythmique, les guitaristes peuvent faire confiance aux traditionnelles pompes, rapides (« Someday My Prince Will Come »), appuyées (« Mademoiselle ») et inamovibles (« Anniversary Songs »), et à aux walking, enlevées (« Chante ») et parsemées de shuffle entraînants (« Vamp »). Les mélodies sont joliment triturées (« All The Things You Are ») et servent le plus souvent de prétextes à des développements subtils (« Someday My Prince Will Come »). Des phrases up tempo constamment mélodieuses sont entrecoupées d’accords tranchants (« Airegin ») : la virtuosité (« Diminushing ») n’est pas vainement démonstrative et fait monter la pression (« Forbach »). Si les cinq guitaristes n’ont rien à prouver, « Anniversary Songs » permet d’apprécier leur créativité : d’un déroulé gipsy pour Reinhardt aux envolées aigues de Giniaux, en passant par quelques touches bluesy chez Moignard, une pointe de lyrisme pour Gresset et des crépitements fluides pour Boyer.

Dans son troisième opus, Selmer #607 propose un jazz manouche parfaitement exécuté et une thématique hétéroclite, que la sonorité sèche, métallique et tendue de la célèbre Selmer-Maccaferri sert à merveille.

9 mars 2017

Fines Lames – Duo Renaud Detruit & Florent Sepchat

Tous les deux passés par le Conservatoire à Rayonnement Régional de Tours, le vibraphoniste Renaud Detruit et l’accordéoniste Florent Sepchat ont monté DUO au sein de La Saugrenue, collectif de musiciens tourangeaux, créé il y a près de quinze ans. Leur premier disque, le bien nommé Fines Lames, sort en mars 2017 chez Cristal Records.

Yves Verne, musicien lyonnais, a composé quelques pièces pour vibraphone et accordéon, Sofia Ahjoniemi et Julien Mégroz marient également ces deux instruments… mais dans les deux cas, il s’agit de musique contemporaine. En jazz, ce type de duo reste une association exceptionnelle, alors que le vibraphone et le marimba ont déjà croisé leurs notes avec d’autres instruments en duo : il y a évidemment le piano, à l’instar du célébrissime duo Gary BurtonChick Corea, mais aussi Milt JacksonOscar Peterson, Bobby HutchersonMcCoy Tyner, Stefon HarrisKenny Barron ou Jacky Terrasson, voire Vassilena SerafimovaThomas Enhco… A relever également des dialogues avec guitare (Tom BeckhamBrad Shepik), contrebasse (Tamas TeszaryNick Webster) ou saxophone baryton (Franck TortillerFrançois Corneloup). Sinon, Joe Locke est l’un des vibraphonistes  qui a le plus expérimenté la formule du duo : avec le piano, évidemment (Warren Wolf ou Geofrey Keezer), la harpe (Edmar Castanada), le marimba (Christos Rafalides)… Mais toujours pas de trace du piano à bretelles ! Pourtant les accordéonistes semblent férus de duos : à commencer par Richard Galliano qui dialogue avec la contrebasse de Ron Carter, l’orgue d’Eddy Louiss, la clarinette de Michel Portal ou la guitare de Sylvain Luc. Didier Ithursarry n’est pas en reste non plus : il passe du piano de Jean-Marie Machado ou de Jean-Luc Fillon au trombone de Sébastien Llado, puis au saxophone de Christophe Monniot. Vincent Peirani, lui, joue avec le piano de Michael Wollny, le saxophone d’Emile Parisien ou de Vincent Lê Quang et la clarinette de Michel Portal. Lionel Suarez a mis ses soufflets au service de la voix d’André Minvielle, du violoncelle de Pierre François Dufour… La liste n’est pas exhaustive, mais il n’y a pas le moindre vibraphone à l’horizon… Fines Lames est donc peut-être une première en jazz !

Detruit et Sepchat interprètent quatre compositions du vibraphoniste, « Vasco », écrite par Pablo Pico pour le duo, « Pouki Pouki » d’Airelle Besson, « Very Early » de Bill Evans, « Sang Mêlé » d’Eddy Louiss et deux pièces tirés des Mikrokosmos de Béla Bartók (les numéros 116 et 153). 

Le vibraphone, cristallin, le marimba, boisé, et l’accordéon, vibrant, se partagent des mélodies nostalgiques (« Vasco », « Nuit rouge »), mystérieuses (« Reflets d’influences »), chantantes (« Pouki Pouki »), dansantes (« Very Early »)... Ils alternent unissons (« Mikrokosmos n°116 ») et contrechants (« Avec un peu de ça »). Detruit et Sepchat jouent avec les rythmes et échangent constamment leur rôle : les morceaux zigzaguent entre pédales (« Reflet d’influence »), ostinatos (« Vasco »), boucles évolutives (« Mikrokosmos n°153 »), riffs (« Pouki Pouki ») et autres motifs entraînants (« Sang mêlé »). Si Detruit et Sepchat restent essentiellement sur un terrain jazz, ils intègrent également des éléments de musique répétitive (« Vasco ») et contemporaine (« Mikrokosmos n°153 »), mais aussi de musique du monde (« Avec un peu de ça »).

Detruit et Sepchat forment un duo inouï et les Fines Lames font mouche grâce à leur approche, élégante et spontanée.

4 mars 2017

A la découverte de… Gilles Le Rest

Le percussionniste Gilles Le Rest est le directeur artistique du sextet Free Human Zoo, créé en 2011 avec le tromboniste Laurent Skoczek. Après Aïki Dõ RéMy, sorti en 2014, la joyeuse bande vient de sortir Freedom Now ! Tout un programme et une bonne occasion de découvrir Le Rest…


La musique

J’ai découvert je jazz grâce à la musique de Magma : elle m’a ouvert sur le monde de John Coltrane. Je ne crois pas que la batterie a été un choix, mais plutôt une sorte d’appel irrésistible ! Celui du rythme et des percussions...

Pendant longtemps j’ai appris la batterie tout seul, en autodidacte, avec quelques stages et rencontres par-ci, par-là. Puis, en 1995, quand je suis arrivé en Île-de-France, Georges Paczynski m’a pris sous son aile.

J’ai été influencé par Christian Vander et Paczynski, bien sûr, mais aussi Elvin Jones, Coltrane, Maurice Ravel, Claude Debussy, Igor Stravinsky, Steve Reich, John Bonham, Keith Moon, Famoudou Konaté, Mamady Keita… entre autres, bien sûr...



Photo © Jeff Humbert


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? L’émancipation ! Un souffle d’air nouveau…


Pourquoi la passion du jazz ? Il libère les sens et l’esprit… Il permet toutes les audaces.

Où écouter du jazz ? N’importe où et à n’importe quel moment dès lors que les émotions sont en alerte !

Comment découvrir le jazz ? Garder les pavillons grands ouverts et être prêt à tout.

Une anecdote autour du jazz ? La très belle et émouvante version de « La Javanaise » jouée par le trio Joachim Kühn, Daniel Humair et Jean-François Jenny-Clarke


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un lynx boréal,
Si j’étais une fleur, je serais une rose,
Si j’étais un fruit, je serais du raisin rouge,
Si j’étais une boisson, je serais du lait de noisette,
Si j’étais un plat, je serais des spaghettis bolognaise,
Si j’étais une lettre, je serais G,
Si j’étais un mot, je serais Joie,
Si j’étais un chiffre, je serais 4,
Si j’étais une couleur, je serais violet,
Si j’étais une note, je serais Sib.


Les bonheurs et regrets musicaux

Pour l’instant, un morceau très simple : « Maniacus ». Il est dédié aux enfants victimes des génocides, mais en l’occurrence il est très difficile d’être objectif…

« Le meilleur est devant soi » ! Je n’ai donc aucun regret ! Tout au plus un sentiment d’urgence, car je ne peux pas, pour l’instant, me consacrer entièrement à la musique.


Sur l’île déserte…

Quels disques ? My Favorite Things de Coltrane (Atlantic), Petrouchka de Stavinsky, First Meditations de Coltrane (Impulse), Köhntarkösz de Magma, les danses de Debussy, le Concerto pour la main gauche et le Boléro de Ravel, Six Pianos de Reich et A Ceremony of Carols de Benjamin Britten.

Quels livres ?  Les Evangiles.

Quels films ? La Grande Vadrouille de Gérard Oury.

Quelles peintures ? Des œuvres de Marc Chagall, Salvador Dali, Léonard De Vinci

Quels loisirs ? Jouir du temps présent, des écosystèmes…



Les projets

Avec Free Human Zoo, j’ai un projet de double album : No Wind Tonight… Si je réussis à trouver une production dédiée, j’espère pouvoir le mettre en chantier en 2017. J’ai hâte aussi de pouvoir remettre sur les rails mon autre groupe, plus acoustique, Odyssée Ôm avec, entre autres, Skoczek, Joce Mienniel, Emmanuel Guerrero, Samy Thiébault...

Trois vœux…
  1. Amour pour tous.
  2. Paix pour tous.
  3. Excellente année 2017 à tous !...




In the Court of the Crimson King - SuPerDoG

SuPerDog est un trio de soufflants plus une batterie : Florent Briqué (Sloth, FrogNstein, The Big Friche, Shanghai Surnatural…) à la trompette et au bugle, Guillaume Nuss (Ozma, la Fanfare en pétard…) au trombone, Fred Gardette (Grolektif, Bigre !, Zozophonic Orchestra…) au saxophone baryton et Christophe Telbian (Accrobatte, DDAL XXI…) à la batterie.

Pour leur premier disque, In The Court Of The Crimson King, qui sort en janvier 2017 sur le label L’oreille en friche, la fanfare s’attaque au répertoire du célèbre groupe de rock progressif King Crimson. Comme Médéric Collignon et son Jus de Bocse (A la recherche du roi frippé – 2012), SuPerDoG reprend des tubes de Robert Fripp et de ses compagnons. Les deux disques n’ont que trois morceaux en commun : « 21st Century Schizoid Man » tiré de In The Court Of The Crimson King, premier disque du groupe, sorti en 1969, « Vroom Vroom », sorti de Thrak (1995) et « Dangerous Curve », puisé dans The Power To Believe (2003). SuPerDog a également inscrit à son programme « I Talk to the Wind » et « Moonchild », toujours pris dans In The Court Of The Crimson King, « Sex Sleep Eat Drink Dream » (Thrak), « Elephant Talk », extrait de Discipline (1981), « The Power To Believe » de l’album éponyme, et « Indoor Games », pioché dans le troisième disque de King Crimson, Lizard (1970).

La trompette et le trombone croisent leurs voix dans des contrechants habiles (« 21st Century Schizoid Man »), des passages en canon (« Vroom Vroom »), des unissons vigoureux (« The Power To Believe »), des questions – réponses élégantes (« Moonchild »)… Le saxophone baryton se joint parfois aux dialogues de ses comparses, puis alterne chorus (« Indoor Games ») et lignes de basse (« Dangerous Curves »). Plutôt teintée jazz (« Elephant Talk ») et fanfare (les roulements d’une marche dans « The Power To Believe »), la batterie maintient SuPerDoG sous tension et n’hésite pas à  s’aventurer sur des terrains binaires (« Vroom Vroom ») ou latinos (« Sex Sleep eat Drink Dream »), avec une énergie communicative (« Indoor Games »).

Le Jus de Bocse propose une relecture davantage rock avec, notamment, une rythmique musclée, des claviers électriques et des effets vocaux. SuPerDog, pour sa part, choisit une relecture acoustique de la musique de King Crimson, marquée par le rock progressif (évidemment), les brass band et le jazz. La construction des morceaux est astucieuse, les interactions ingénieuses et la rythmique rayonnante : une réussite !

26 février 2017

What If? – Hugues Mayot

Membre du Sens de la Marche de Marc Ducret, mais aussi du Surnatural Orchestra, du Sacre du Tympan, du Ciné X’tet… et, plus récemment, de l’Orchestre National de Jazz, du Pierre Durand Roots 4tet, de Spring Roll de Sylvaine Hélary, de Que Vola de Fidel FourneyronHugues Mayot développe également des projets personnels, dont L’Arbre Rouge, un quintet acoustique avec Théo Valentin Ceccaldi, Joachim Florent et Sophie Bernado, et What If?, un quartet électrique.  

What If?, disque éponyme, sort sur le label ONJ Records en février 2017. Mayot est entouré du claviériste Jozef Dumoulin (The Red Hill Orchestra, Lilly Joel…), du bassiste Joachim Florent (Coax collectif…) et du batteur Franck Vaillant (Benzine, Wax’In, Thisisatrio…). Le saxophoniste est l’auteur des huit titres.

Mayot joue sur le contraste entre les timbres électroniques des claviers, la sonorité brute de la section rythmique et le son acoustique du saxophone ténor. Les nappes électroniques lointaines, diffuses et aériennes de Dumoulin apportent une touche de film de science-fiction (« Apollo »), ses ostinatos (« Abyssal Borders ») et autres boucles répétitives (« Half Starved Chords ») évoquent davantage la musique minimaliste. La basse de Florent alterne des motifs sourds (« Abyssal Borders »), des riffs entêtants (« We’re Fighting ») et des lignes saturées (« Attila ») dans une veine rock alternatif. La frappe puissante, mate et sèche de Vaillant renforce l’orientation rock de What If?. De concert avec Florent, il gronde (« Apollo »), grouille (« A Dream Was Riding The Wave »), danse (« On The Road To Uqbar »), s’énerve (« Attila »)… avec une énergie communicative. Quant à Mayot, il promène ses phrases en toute liberté, tantôt aérien au-dessus de la mêlée rythmique (« Abyssal Borders »), tantôt dans la dynamique du groupe (« On The road To Uqbar »). Volontiers free (« Apollo »), Mayot lâche quelques bribes mélodieuses avant de s’emporter (« Attila »), mais sait aussi rester dans le murmure (« Waiting For The Storm »)…

Comme souvent dans l’art culinaire contemporain, What If? accommode des ingrédients élémentaires et des assaisonnements complexes : à goûter !